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À l’aube du 10 juin 1940, la rupture du front français sur l’Aisne scelle le destin de la campagne de France. La Marne, fleuve emblématique des victoires de 1914 et 1918, devient le dernier obstacle naturel face à l’avancée foudroyante de la Wehrmacht. Les dernières divisions françaises encore opérationnelles – dont la 20ᵉ division d’infanterie (20ᵉ DI), commandée par le général Corbé – sont déployées en urgence pour contenir l’assaut allemand entre Mont-Saint-Père et Dormans, et tentent de défendre le cours de la rivière malgré les bombardements et les infiltrations ennemies. Les premières tentatives de franchissement allemandes sont repoussées, mais la pression croissante des forces terrestres et aériennes, ainsi que la menace d’un encerclement, contraignent finalement les troupes françaises à se replier vers le sud, abandonnant une ligne de défense pourtant disputée pied à pied.
Le 47ᵉ RI, mis sur pied à Saint-Malo par le centre de mobilisation d’infanterie n°44, intègre la 20ᵉ DI aux côtés des 2ᵉ et 115ᵉ RI en septembre 1939. Après une période de relative inaction pendant la « drôle de guerre », stationné dans le secteur de Longuyon sur la ligne Maginot, le régiment est brutalement engagé à partir du 14 mai 1940, lorsque les forces allemandes franchissent la frontière luxembourgeoise. Submergées par l’offensive, les troupes bretonnes reçoivent l’ordre de se replier derrière la ligne Maginot dans la soirée du 16 mai, où elles subissent pendant plusieurs jours les coups de main, les bombardements et les tirs d’artillerie ennemis. À la fin mai, conformément aux directives du haut commandement, la 20ᵉ DI est redirigée vers un front en pleine recomposition sur l’Aisne et la Somme.
Le 9 juin, le 47ᵉ RI entame son embarquement à Mangiennes à destination de la Marne. Divisé en trois trains successifs, le régiment traverse Vitry-le-François, où un bombardement aérien cause de lourdes pertes (150 tués et blessés). Le 10 juin, le reste du régiment prend la même route, dans l’espoir d’échapper à la surveillance de la Luftwaffe. Pourtant, les armes automatiques et la DCA (Défense Contre Avions) sont maintenues en alerte maximale.
C’est dans ce contexte que le chef du 3ᵉ bataillon du 47e RI reçoit l’ordre de débarquer à Dormans et de se positionner dans un bois au sud-ouest de la ville, en attente de déploiement. Mais le train, longeant la Marne, est repéré et attaqué par quatre bombardiers allemands à hauteur de Matougues, près de Châlons-en-Champagne. Le capitaine Pfister, commandant de la 9ᵉ compagnie, décrit dans son rapport une scène apocalyptique : « Les bombardiers lâchent sur nous un chapelet de bombes qui tombent de chaque côté de la voie. Les hommes ont tenté de gagner la campagne, mais la voie est à cet endroit en remblai : les victimes sont nombreuses, certaines horriblement blessées au ventre au moment de sauter des wagons. Nous rameutons rapidement les hommes, tandis qu’un avion de chasse français nous survole, semble-t-il à la poursuite des bombardiers ennemis. »
Dans la matinée du 10 juin, la compagnie franche du 47ᵉ RI, dirigée par le capitaine Blondet, est la première à débarquer à Dormans. Pourtant, dès l’après-midi, l’Infanterie-Regiment 35 de la 294. Infanterie-Division allemande a déjà infiltré la boucle de Jaulgonne à l’aide de canots pneumatiques, tandis que la gare de Dormans est violemment bombardée par l’aviation ennemie, appuyant la progression de son infanterie. À Varennes, la compagnie franche se heurte immédiatement aux fantassins allemands et repousse ceux qui ont pénétré dans le village. Le reste du 3ᵉ bataillon, au fur et à mesure de son débarquement, est dirigé vers la route de Château-Thierry avec pour mission de repousser les Allemands et de leur interdire le franchissement de la Marne. Mais il est déjà trop tard : l’infanterie allemande a déjà franchi la rivière.
Épuisés par le bombardement du train, accablés par une chaleur étouffante, les soldats français marchent vers leurs positions. Le paysage, jonché de camions brûlés et de cadavres calcinés, leur confirme qu’ils approchent du front. Le capitaine Pfister note : « De temps en temps, un camion brûlé ou un cadavre calciné le long de la route. Nous ne rencontrons âme qui vive. Après avoir traversé quelques villages, nous apercevons sur les bords de la Marne, à notre droite en contrebas, un village violemment bombardé par l’artillerie ennemie. Une chenillette en revient à toute vitesse. Son conducteur nous raconte que l’ennemi est là. ». La 9ᵉ compagnie, commandée par Pfister, reçoit alors l’ordre de : « Porter votre compagnie par Courtemont et Varennes jusqu’au pont de Jaulgonne sur la Marne pour empêcher le franchissement par l’ennemi. En cas d’impossibilité, s’installer défensivement dans le village de Varennes. »
Cependant, en progressant, les Français découvrent que l’Infanterie-Regiment 35 a déjà traversé la Marne malgré la destruction du pont par les hommes du capitaine DUBY et du sous-lieutenant TRELAT, du Génie, plus tôt dans la matinée. À la tombée de la nuit, les sections du 3ᵉ bataillon du 47e RI rejoignent la compagnie franche qui tient le village depuis le matin malgré les tirs d’artillerie visant à les en déloger. Éclairés par les meules de foin en feu dans la vallée de la Marne, les soldats de la 9ᵉ compagnie tentent de se déployer. Ils sont immédiatement accueillis par un tir nourri d’armes automatiques : les Allemands sont retranchés dans la gare et derrière le remblai de la voie ferrée, rendant toute tentative de rejet de l’autre côté de la Marne impossible. Les Français se replient donc vers Varennes, qu’ils s’emploient à fortifier en hâte. La nuit est mise à profit pour s’enterrer et organiser une défense de fortune, tandis que les autres compagnies du 3ᵉ bataillon se déploient.
Au petit matin du 11 juin, le capitaine Pfister inspecte le village pour évaluer les positions défensives. Son rapport révèle un terrain plat, couvert de champs de maïs et de blé à droite, tandis que la rive nord de la Marne, abrupte et surplombant les positions françaises de plus de 100 mètres, offre à l’adversaire un avantage tactique majeur : « L’ennemi qui nous surplombe peut parfaitement observer le terrain que nous occupons. » Il découvre par ailleurs que Varennes abritait un centre d’instruction divisionnaire de tirailleurs nord-africains, dont il ne reste que quelques soldats hébétés, non instruits et non armés, qu’il juge « incapables de combattre », mais il semble qu’ils participeront tout de même à la défense du village. Enfin une section de mitrailleuses réduite vient heureusement renforcer son dispositif.
Dans la matinée, les IIᵉ et IIIᵉ bataillons de l’Infanterie-Regiment 35, renforcés après leur échec de la veille, lancent une offensive soutenue par une concentration de feux d’aviation et d’artillerie de tous calibres. Pfister témoigne : « Dans la matinée, une formation d’avions ennemis nous attaque en piqué, cause de gros dégâts dans le village et fait des victimes. Les blessés commencent à affluer ; ceux qui ne peuvent marcher sont dirigés, après un pansement sommaire, vers le PC du bataillon. Je perds aussi mon 2ᵉ chef de section. Les Allemands attaquent, mais sont stoppés de face par nos feux et de flanc par ceux de la 10ᵉ compagnie. »
La défense française, acharnée mais désorganisée, est compliquée par la présence de soldats allemands infiltrés : ceux-ci, ayant pénétré dans le château de Varennes la veille sans être repérés, tirent sur les positions françaises toute la journée. En fin de journée, le 3ᵉ bataillon du 47ᵉ RI a réussi à interdire l’accès du village aux Allemands et les a repoussés à plusieurs reprises, leur infligeant de lourdes pertes. Cependant, les rangs français sont décimés : la 9ᵉ compagnie ne compte plus qu’un chef de section sur cinq, 50 % de l’effectif est hors de combat, et le flanc gauche de la compagnie est complètement découvert.
Les Allemands en profitent pour déborder Varennes par l’ouest, s’infiltrant dans les bois adjacents pour ouvrir le feu dans le dos des Français avec des armes automatiques. Bientôt, les liaisons entre les compagnies sont coupées, et les ravitaillements en munitions ne sont plus assurés. À partir de 18h, il devient évident que les positions françaises sont tournées. Pourtant, les soldats continuent à résister et à repousser les assauts. Pfister se souvient : « La lutte est dure. Nos hommes ont eu à supporter de dures fatigues depuis deux jours et deux nuits sans sommeil. Ils se défendent courageusement avec leurs seules armes d’infanterie. Mais l’ennemi grignote les résistances : plus frais, plus nombreux, mieux armés, ils capturent les derniers survivants des lisières nord, et le combat commence dans les rues du village. »
À la nuit tombée, les munitions sont épuisées, et les fantassins allemands s’infiltrent dans le village. Le dernier poste avancé résiste encore, mais les Allemands finissent par l’attaquer en faisant avancer des prisonniers français devant eux, ce qui persuade les défenseurs de cesser le combat. Le 3ᵉ bataillon du 47ᵉ RI, entièrement détruit, s’est sacrifié pour remplir sa mission. Lorsque le chef de bataillon reçoit, vers 19h, l’ordre de repli de la division — qu’il ne pourra transmettre à ses unités encerclées —, il ne parviendra à ramener qu’une cinquantaine d’hommes.
Si le 3ᵉ bataillon du 47ᵉ RI n’a pu empêcher la Wehrmacht de franchir la Marne à Jaulgonne, sa résistance héroïque a permis aux autres bataillons de la 20ᵉ DI de se déployer en arrière et de préparer une nouvelle ligne de défense. Pourtant, l’armée française, déjà à bout de forces, ne peut plus faire face, surtout face à l’arrivée des blindés de la 4. Panzer-Division, qui rejoignent l’effort allemand à partir du 12 juin. Repliés sur la ligne Orbais-l’Abbaye – Condé-en-Brie – La Chapelle-Monthodon – Comblizy, les restes de la 20ᵉ DI devront céder du terrain et poursuivre leur retraite jusqu’aux marais de Saint-Gond le 13 juin. Ironie de l’histoire, la résistance acharnée à Courtemont-Varennes impressionna tellement les Allemands qu’un article paru en mai 1941 dans le Militär Wochenblatt (journal militaire allemand) sous-estima l’effectif français, évoquant un régiment entier pour la défense du village… alors qu’il ne s’agissait que d’un seul bataillon.
Au total soixante-trois soldats français tomberont à Courtemont-Varennes. Inhumés sur place, sur les bords de Marne, dans le parc du château de Varennes, le long des chemins, dans les prés, les bois et même dans les jardins d’habitation, ils seront exhumés en 1941 pour être regroupés dans un petit cimetière militaire aménagé près de l’église. Seul le sous-lieutenant Pierre TRELAT, qui fit sauter le pont dans la matinée du 10 juin, restera inhumé durant des années dans le talus du pont à l’endroit même où il trouva mort. En octobre 1954, les corps non réclamés par les familles seront transférés au cimetière militaire d’Ambleny.
Cette plaque commémorative, inaugurée le 22 juin 2022 par la commune avec le concours de l’APAC, de l’ONaCVG, de l’historien local Patrick MONTCHICOURT, des élèves et enseignants de l’école Arc-en-Ciel, leur rend hommage à proximité du cimetière où ils furent inhumés provisoirement en 1940. Dans le cadre des commémorations du 86e anniversaire de la Seconde Guerre mondiale, afin de perpétuer leur souvenir, honorer leur mémoire, et remettre en lumière l’histoire de ces hommes, une borne du réseau départemental « Aisne Terre de Mémoire » a été inaugurée en ce lieu le 11 juin 2026.