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Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate en septembre 1939, des milliers d’étrangers, pour beaucoup réfugiés en France pour fuir les persécutions dans leurs pays d’origine, s’engagent volontairement aux côtés de l’armée française. Motivés par un sentiment de reconnaissance envers un pays qui les a accueillis et par la défense des valeurs démocratiques, ces hommes, issus de plus de cinquante nationalités, rejoignent les rangs de la Légion étrangère, qui se distingue dans les combats de l’Aisne en 1940.
Parmi eux, on compte une forte proportion de Juifs d’Europe de l’Est (environ 20 % selon le capitaine Apollinaire-Esteux), des républicains espagnols fuyant le régime franquiste, des Polonais, des Hongrois, des Russes et des Roumains, cet ensemble se distinguant par sa diversité linguistique : les trois quarts des hommes ne parlent pas français. Malgré cette barrière, leur motivation reste intacte, bien que leur instruction militaire soit souvent sommaire, voire inexistante pour certains, qui n’ont parfois que quelques semaines de formation. Malgré cette barrière, leur motivation reste intacte, bien que leur instruction militaire soit souvent sommaire, voire inexistante pour certains, qui n’ont parfois que quelques semaines de formation. Ces volontaires constituent ainsi les 21e, 22e et 23e Régiments de Marche de Volontaires Étrangers (RMVE), regroupant au total près de 10 000 hommes.
Le 23e RMVE est pour sa part mis sur pied le 31 mai 1940 sous le commandement du lieutenant-colonel Aumoitte, mais les hommes qui le composent se connaissent en réalité depuis plusieurs mois pour certains. En effet le 23e RMVE est constitué au camp du Barcarès, dans les Pyrénées-Orientales, où sont envoyés les engagés volontaires étrangers depuis la mobilisation. Les conditions de vie y sont rudes : les soldats logent dans des baraques en bois ouvertes aux intempéries, souffrant du froid l’hiver (notamment sous l’effet de la tramontane) et des insectes l’été. L’habillement est précaire : les hommes portent de vieux effets militaires, souvent déchirés, et manquent cruellement de chaussures, devant parfois s’entraîner en espadrilles, sabots, ou même pieds nus. Ce n’est qu’à la fin mai 1940 que l’équipement est renouvelé, avec la distribution de tenues et équipements modèle 1935.
L’instruction, quant à elle, se heurte à des contraintes matérielles et géographiques : le terrain du Barcarès, plat, sableux et limité entre l’étang de Leucate et la mer, est peu adapté aux exercices tactiques. La tramontane, vent violent et fréquent, rend les manœuvres extérieures difficiles. Le matériel d’instruction, inexistant ou obsolète, est souvent remplacé par des moyens de fortune. Malgré ces difficultés, les hommes s’efforcent de se préparer au combat, bien que leur encadrement reste insuffisant jusqu’en avril 1940, date à laquelle il est renforcé par des officiers et sous-officiers issus de la zone des armées.
Au moment de son départ pour le front, le 23e RMVE sera ainsi équipé de manière hétéroclite : deux compagnies disposent de fusils Berthier 07/15 (modèle de la Première Guerre mondiale), tandis que deux autres sont armées de fusils MAS-36, plus modernes. Cependant, le régiment souffre de manques criants : absence de caisses à munitions, de paquets de pansements, d’outillage individuel, et surtout, d’un déficit en armement antichar (deux canons de 25 mm manquants). Pire, certains hommes n’ont jamais tiré avec un canon de 25 mm, et leur instruction au tir reste sommaire. Ces carences, combinées à un équipement de fortune (les hommes sont parfois surnommés les « régiments ficelles » car les ceinturons, bretelles de fusils et autres brelages, manquants, étaient souvent remplacés par des ficelles) contrastent avec le courage et la détermination de ces soldats. Pourtant, comme le soulignera plus tard le capitaine Apollinaire-Esteux dans son rapport post-armistice, « tous ses hommes se sont bien battus, si l’on tient compte de leur instruction militaire nettement inférieure ».
Dans le contexte de la percée allemande en France, le haut-commandement de l’Armée française a besoin de renforts, à tout prix, et c’est pourquoi le 23e RMVE quitte le camp du Barcarès le 2 juin 1940. Les hommes, embarqués à Rivesaltes les 3 et 4 juin, arrivent à Villers-Cotterêts le 5 juin. On imagine aisément l’impression que leur arrivée fit à Villers-Cotterêts le 5 juin 1940, à l’image de celle provoquée quinze jours plus tôt par un autre régiment ficelle dans l’Aisne, le 12e REI, à Nogent-l’Artaud : « En traversant les bourgs et les villages, tous les habitants accourent sur le pas des portes, distribuant boisson et nourriture à ceux qui passent. En échange nous leur rendons l’espoir, un moment perdu à la vue de toute cette pauvre humanité, fuyant de toutes parts, vision aggravée par les propos moins réjouissants des soldats revenant du feu. LA LEGION. Ce nom ne résume-t-il pas toutes les vertus militaires ? Son passé n’est-il pas garant du présent, pour tous ces gens qui peut-être appréhenderaient de nous cantonner, mais qui sont prêts à mettre à notre actif les actions de guerre, les plus effarantes, inventées de toutes pièces mais vraisemblables, parce qu’il s’agit de la Légion et que cela leur donne un motif d’espérer. D’espérer que l’invasion ne viendra pas jusqu’à eux, que l’ennemi s’arrêtera là où nous serons. ».
Le 3e bataillon du 23e RMVE, commandé par le capitaine de Digoine du Palais, est le premier à débarquer à Vaumoise dans la soirée du 5 juin, avant de bivouaquer au carrefour de la Reine, en forêt de Villers-Cotterêts. À 1h30 le 6 juin, l’état-major du régiment ordonne au 3e bataillon de se tenir prêt à partir en renfort de la 7e Division d’Infanterie (DI), engagée dans la région de Juvigny et Terny-Sorny. Embarqués en autobus, les hommes arrivent à Cuffies dans la matinée du 6 juin, sans vivres ni munitions, qui leurs sont heureusement fournis par la 7e DI.
Le baptême du feu pour les légionnaires va être meurtrier le 6 juin 1940, puisque le 3e bataillon du 23e RMVE est engagé sur le plateau de Juvigny, dans un dispositif défensif extrêmement étiré. Les compagnies, séparées par plusieurs kilomètres, évoluent dans un secteur boisé et accidenté, rendant la coordination difficile. Malgré leur manque de préparation, les légionnaires résistent avec acharnement aux assauts allemands.
Dès la soirée du 6 juin, le bataillon subit de violentes contre-attaques. Le 93e Régiment d’Infanterie (RI) qu’ils doivent soutenir est submergé, entraînant avec lui des éléments du 3e bataillon. Cependant, la majeure partie des hommes tient bon. La 10e compagnie, complètement isolée, couvre même le repli du bataillon avant de se replier à travers les lignes allemandes sous le couvert de la nuit, pour rejoindre Soissons. Malheureusement, la 11e compagnie, encerclée, est partiellement détruite sous les tirs d’artillerie à Juvigny.
Dans la matinée du 7 juin la situation est critique : les ponts sur l’Aisne sautent, coupant les lignes de repli. Les débris de la 10e compagnie passent l’Aisne sur un pont de Soissons à 1h30 le 7 juin, suivis par la 9e compagnie à 9h, qui doit franchir la rivière par des moyens de fortune, les ponts ayant été détruits entre-temps. À 7h le 7 juin, le chef du 3e bataillon se présente à son chef de corps à Missy-aux-Bois : il ne reste du bataillon qu’une centaine d’hommes, auxquels s’ajouteront une cinquantaine d’autres dans la soirée. Les pertes sont lourdes, mais leur sacrifice a permis de couvrir le repli de la 7e DI et de ralentir l’avancée ennemie.
Le 23e RMVE à nouveau rassemblé se met en place en réserve, mais le dispositif défensif français, déjà très affaibli par les combats des jours précédents, va devoir faire face avec l’énergie du désespoir. Le 8 juin, en liaison avec le 12e REI et le 237e RI, l’objectif du 23e RMVE est clair : ralentir, voire stopper, la progression allemande vers le sud du Soissonnais, une région stratégique permettant l’accès à Paris.
La situation est alors stratégiquement très difficile : les Allemands, après avoir franchi l’Aisne entre Pommiers et Courtil dans la nuit du 7 au 8 juin, s’infiltrent par les ravins de Vaux et de Pernant, débordant les points d’appui français, clairsemés et mal organisés. Le brouillard épais favorise les opérations allemandes, qui utilisent des bateaux pneumatiques ou traversent la rivière à la nage.
Dès 3h le 8 juin, un bombardement intense s’abat sur le sous-secteur de Missy-aux-Bois. Les Allemands, profitant de leur supériorité numérique et matérielle, franchissent l’Aisne et s’infiltrent dans les positions françaises. Les combats sont extrêmement violents, mêlant infanterie et artillerie. À 6h, l’ordre est donné : « Tout recul doit être arrêté en forçant l’obéissance ». Le colonel commandant l’Infanterie Divisionnaire (ID) ordonne au 23e RMVE de colmater la brèche en se portant vers Missy-aux-Bois.
Les hommes, épuisés et sous-équipés, résistent avec une ténacité remarquable. À 9h, les points d’appui du château de Pernant et de Saconin sont attaqués. Malgré les bombardements aériens et les tirs d’artillerie, les légionnaires tiennent bon, bien que les pertes soient considérables. À 11h, le 12e REI reçoit l’ordre de se replier, mais le 23e RMVE reste en position pour couvrir la retraite.
À 13h30, le dispositif français s’infléchit sous la pression ennemie, et un repli est ordonné vers la ligne Laversine-Cutry-Dommiers. Les combats se poursuivent dans la forêt de Villers-Cotterêts, où les derniers éléments du régiment tentent de ralentir l’avancée allemande.
À l’issue des combats du 8 juin, 17 soldats du 23e RMVE sont ensevelis sur la commune de Missy-aux-Bois. Certains seront exhumés et rendus à leurs familles, mais deux sépultures subsistent aujourd’hui dans le cimetière communal : celles du médecin-lieutenant André Lonjon (27 ans) et du soldat Nicolas Antoniades (34 ans), tués au cours des combats. Leurs tombes sont entretenues par le Souvenir Français.
Le 23e RMVE, après les combats du 8 juin, n’est plus que l’ombre de lui-même. Réduit à un bataillon de marche d’environ 300 hommes, constitué avec les survivants, il participe encore à des combats retardateurs les 9 et 10 juin, défendant notamment le pont de Mareuil-sur-Ourcq avant de poursuivre sa retraite vers la Seine, puis l’Yonne, avant d’être dissous après l’armistice.
Dès la fin de la guerre, les anciens combattants du 23e RMVE souhaitent honorer la mémoire de leurs camarades tombés en 1940. Le 5 juillet 1947, le capitaine Bouchet, président de l’Association Amicale des Anciens Combattants du 23e RMVE, demande au conseil municipal de Missy-aux-Bois l’autorisation d’ériger un monument commémoratif. Le 5 octobre 1947, le conseil municipal, après examen de la maquette, approuve le projet. Le monument, d’une hauteur de 4,30 mètres (contre 3,65 mètres initialement prévus), est conçu par le sculpteur Louis Mircea Bassarab (1903-1986), ancien combattant du régiment et élève d’Antoine Bourdelle. Le devis s’élève à 150 000 francs (soit environ 1 500 euros actuels), financé par la trésorerie de l’Amicale et une souscription parmi ses membres.
Le 6 juin 1948, soit huit ans jour pour jour après les combats, le monument est inauguré en présence des autorités locales et des anciens combattants. Il rappelle le sacrifice de ces hommes, engagés volontaires pour défendre la France qui les avait accueillis, et honore leur mémoire. Erigé au centre d’un tertre gazonné, sur la diagonale de l’église de Missy-aux-Bois. Il symbolise à la fois la reconnaissance de la France envers ces étrangers et l’héroïsme de ces légionnaires, souvent méconnus de l’Histoire.
L’histoire de ces régiments ficelles fut en effet longtemps oubliée, jusqu’en 2010, lorsque le réalisateur Robert Mugnerot sorti un documentaire intitulé « Les régiments ficelles, des héros dans la tourmente de 1940 ».
Ce film, basé sur les témoignages des derniers survivants, mit en lumière le sacrifice de ces hommes et réhabilita leur rôle dans la bataille de France de mai-juin 1940. Souvent mal équipés et peu formés, ces volontaires étrangers ont tenu tête à une armée allemande supérieure en nombre et en moyens et leur engagement, bien que peu connu du grand public, reste un exemple de courage et de dévouement pour la France.
Non loin du monument, on peut distinguer un jalon en bois portant le chiffre 1 en rouge. Cela ne renvoie pas aux combats de 1940 mais à des affrontements plus anciens encore, ceux de la Première Guerre mondiale. En effet, en juillet 1918, la 1ère division d'infanterie américaine (1st Infantry Division, surnommée « Big Red One ») est déployée dans ce secteur de l’Aisne, dans le cadre de la contre-offensive alliée visant à reprendre l’initiative face aux armées allemandes. Le 18 juillet 1918, à 4h35, cette unité lance un assaut depuis Cœuvres-et-Valsery, avec pour objectif est de percer les lignes allemandes et de progresser vers Missy-aux-Bois. Soutenue par des chars Renault FT et une préparation d’artillerie massive (2 100 canons des 10e et 6e armées françaises), l’infanterie américaine progresse rapidement. Vers 7h00, la division atteint Missy-aux-Bois, malgré une résistance allemande acharnée et des combats intenses. La prise de Missy-aux-Bois par la 1ère division américaine est un succès tactique majeur dans le cadre de la seconde bataille de la Marne, et le nom de la commune figure sur le monument de la Cote 204 à Château-Thierry. Une stèle à la sortie de Cœuvres-et-Valsery rend hommage à la mémoire de ces hommes, et une plaque dans le cimetière civil de Missy-aux-Bois honore l’un d’entre eux, Wladyslaw MALESZKO, mort le 22 juillet 1918.
Dans le cadre des commémorations du 86e anniversaire des combats de 1940, une borne du réseau départemental « Aisne Terre de Mémoire » a été inaugurée en ce lieu le 8 juin 2026, afin de remettre en lumière l’histoire de ces hommes qui s’étaient portés volontaires pour défendre le pays de la liberté et des droits de l’homme qui les avaient accueillis.