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Entre Lemé et Le Sourd, au cœur de la Thiérache, s’étend l’un des sites funéraires les plus singuliers et les plus émouvants de la Première Guerre mondiale. Créé en 1915 au lendemain de la bataille de Guise, ce cimetière militaire allemand associé à une nécropole nationale française constitue un lieu exceptionnel par sa conception, son histoire et sa portée symbolique. Ici, au plus près du champ de bataille, les sépultures des anciens ennemis reposent sans séparation, inscrivant dans le paysage l’idée rare d’une mémoire partagée et d’une réconciliation dans la mort.
En août 1914, après Mons et Charleroi, les armées allemandes progressent rapidement. Pour enrayer l’offensive, la 5ᵉ Armée française cherche à se rétablir sur l’axe Guise – Le Sourd – Haution, et des combats s’engagent dès le 27 août dans la région de Saint-Quentin et sur la rive nord de l’Oise. Aile gauche de la 2ᵉ Armée allemande (von Bülow), le Garde-Korps entre en scène le 28 août quand la 1. Garde-Division atteint Monceau et Malzy, se heurtant aux défenses françaises, tandis que la 2ᵉ Garde-Division progresse via Buironfosse et Englancourt.
Au matin du 29 août, le 3. Garde-Regiment zu Fuß part à l’assaut à travers le brouillard, bientôt suivi par les 1ᵉʳ, 2ᵉ et 4ᵉ Garde-Regiment zu Fuß. Les positions françaises autour de Colonfay et du Sourd tiennent un temps, puis les Allemands s’emparent des villages au prix de pertes sévères. Des contre-attaques venues de Sains-Richaumont rendent la situation critique sur l’aile gauche allemande ; la mêlée est d’une violence telle qu’elle influe sur l’ensemble de la campagne : en effet, grâce à la résistance de la 5e armée, la bataille de la Marne qui devait suivre allait amener la victoire. Le 30 août, sous la pression, les Français se replient, poursuivis par la cavalerie de la 2ᵉ Armée.
Ces combats entraînent des pertes considérables dans les deux camps : environ 700 Allemands et près de 1 200 Français gisent sur le terrain. Les Allemands, durement éprouvés, enterrent d’abord leurs morts dans des fosses communes. Mais lorsque le front se stabilise quelques semaines plus tard, l’armée allemande décide d’exhumer les corps et de créer un cimetière structuré sur le champ de bataille même, en réunissant soldats français et allemands dans un même espace funéraire.
La conception du cimetière est confiée aux lieutenants Brunisch et Heidt, architectes militaires, sous l’autorité de Guillaume II qui choisit l’emplacement, au cœur même du champ de bataille où la Garde a combattu. Son fils, le prince August-Wilhelm, suit l’opération de près et les travaux commencent en décembre 1915, les transferts ayant lieu au printemps 1916. Peu à peu, 15 officiers et 674 soldats allemands y sont réinhumés face à 23 officiers et 1 143 soldats français au sein d’un espace ordonné, harmonieux, dont la géométrie reprend le dispositif de la bataille : la partie orientale accueille les tombes françaises, la partie occidentale les tombes allemandes disposées par régiments autour de monuments de granit sculptés par Joseph Limburg (1874-1955).
Consacré en présence du Kaiser le 13 avril 1916, ce cimetière incarne en fait une volonté de traduire dans la pierre et dans la terre la configuration du front de 1914. La symbolique se retrouve également dans l’orientation est–ouest du cimetière, conforme à certaines pratiques funéraires allemandes observées dès les premières semaines de la guerre.
La partie allemande présente en particulier une variété remarquable de monuments et de stèles. Les officiers bénéficient de tombes individuelles, tandis que les soldats sont regroupés sous des plaques collectives classées par régiment. Plusieurs stèles commémorent des membres de familles nobles ayant servi dans la Garde impériale : les von Witzleben, von Plettenberg, ou encore les von Bismarck. Le petit-fils du chancelier Otto von Bismarck, le lieutenant-colonel Friedrich von Bismarck, tué en novembre 1916 dans la Somme, repose d’ailleurs dans le cimetière, qui accueillera les sépultures d’autres officiers et sous-officiers des régiments de la Garde jusqu’en novembre 1918.
Ces monuments, parfois en forme d’urnes ou de cénotaphes, sont des témoins rares des codes wilhelmiens appliqués au monde militaire, mêlant esthétique aristocratique et rituels civils. Leur conservation intacte depuis plus d’un siècle renforce encore la valeur patrimoniale du site.
Par son agencement unique et son caractère binational, le cimetière franco-allemand de Lemé–Le Sourd constitue l’un des très rares cimetières mixtes allemands maintenus dans leur intégrité après la guerre. La plupart des cimetières mixtes créés par l’armée allemande furent en effet démantelés ou réorganisés par l’État français. Ici, au contraire, le choix fut fait de préserver la vocation originelle : rassembler dans un même lieu les combattants des deux camps, sans matérialiser de frontière entre eux. Ce parti pris rend le site profondément émouvant. L’absence de séparation, la proximité imposée des tombes françaises et allemandes, la sobriété des alignements participent d’un message puissant : la mort efface les antagonismes, et le souvenir réunit ceux que la guerre avait opposés.
Préservé au fil du temps, ce cimetière est réaménagé entre 1934 et 1936 avec le transfert progressif des corps français inhumés dans les cimetières civils alentours, préservant la configuration multinationale de ce lieu de paix et non de triomphe, conçu pour accueillir les familles endeuillées des deux nations et offrir un repos digne aux Français comme aux Allemands. En août 1944, deux civils sont inhumés dans le cimetière par les troupes allemandes. Sans certitude sur le fait qu’ils aient été même résistants, ils furent exhumés puis réinhumés en 1950 parmi les sépultures individuelles (tombes n°685 bis et 685 ter), clôturant ainsi la liste des hommes reposant en ces lieux.
Aujourd’hui, 2 093 soldats reposent dans le cimetière militaire allemand et la nécropole nationale française de Lemé – Le Sourd : 1 333 Français, 727 Allemands, mais aussi 25 Russes, 2 Italiens et 1 Roumain, témoignant du caractère multinational du front de 1914. Sur la terrasse supérieure, un vaste belvédère, un ossuaire regroupant 571 corps français et une croix dominent l’ensemble, ouvrant un large panorama sur la plaine agricole de Thiérache.
Entretenu à la fois par les services de l’Office National des Combattants et Victimes de Guerre (ONaCVG) et du Volksbund Deutsche Kriegsgräberfürsorge (VDK), le service pour l’entretien des sépultures militaires allemandes, le cimetière connait également différentes phases d’entretien de de restauration tout au long de son histoire. Ainsi des abris sont bâtis en 1925 puis en 1969 afin que les agents chargés de l’entretien puissent disposer de leur matériel sur place. En effet avec de nombreux rosiers, arbustes et tilleuls, le cimetière de Lemé – Le Sourd représente, encore aujourd’hui, un important travail d’entretien.
Toutefois l’entretien de ce lieu représente alors un véritable défi pour les autorités françaises et allemandes. C’est pourquoi une campagne de réfection complète commence en 1985, portée par Pierre BRY, vice-président du Conseil général de l’Aisne, maire de Sains-Richaumont et président du Comité local du Souvenir Français, avec le concours de l’ONaCVG, du Souvenir Français et du VDK. Elle aboutit notamment, le 20 septembre 1987, à l’installation par le VDK d’une nouvelle croix monumentale en fer forgée de 7,5 m de haut, fabriquée en Bavière, sur la terrasse supérieure. En effet la précédente croix, taillée dans un chêne de la Forêt Noire, avait été fragilisée par une tempête douze ans auparavant et enlevée.
Afin de faciliter le stationnement des véhicules des pèlerins qui viennent se recueillir sur les tombes et surtout accueillir les voitures de nombreuses personnalités et l’importance assistance lors de la cérémonie commémorative annuelle, une parcelle jouxtant le cimetière est également acquise le 25 septembre 1987. Ce terrain permis notamment l’installation d’un abri provisoire fourni par le VDK pour l’agent en charge de l’entretien de la nécropole, et un projet d’aménagement floral de la partie française est alors aussi prévu.
La même année, les monuments français sont déposés, restaurés et remontés, et 56 tombes françaises implantées sur la terrasse supérieure sont déplacées afin de préserver l’unité paysagère du lieu. En outre, s’appuyant sur le fait qu’à l’origine de petites stèles ornaient les sépultures françaises, les croix n’ayant été implantées que vers 1920, les sépultures françaises sont remplacées par de petits pupitres qui devaient être complétées par des plantations destinées à harmoniser l’ensemble, comme cela avait pu être le cas à l’origine. A l’époque il s’agit d’une petite révolution car le directeur général de l’ONaCVG, Serge Barcellini, prévoit que 40% des cimetières militaires de 14-18 soient ainsi rénovés. Toutefois le cimetière de Lemé-Le Sourd est et restera le seul concerné par cette mesure.
Le caractère exceptionnel du site, son intégrité presque parfaite et sa valeur universelle ont conduit à son inscription, le 20 septembre 2023, sur la liste du Patrimoine mondial de l’UNESCO au titre des « Sites funéraires et mémoriels de la Première Guerre mondiale (Front Ouest) ». Ce classement reconnaît l’importance du lieu dans la compréhension de la gestion des morts de 1914–1918 et dans l’histoire de la réconciliation franco-allemande.
Premier grand cimetière de champ de bataille aménagé en pleine guerre, le cimetière militaire de Lemé – Le Sourd invite chacun à contempler, dans un même mouvement, la violence du passé et la paix que porte la mémoire. Ici, dans la quiétude des paysages, en ce lieu où les ennemis reposent côte à côte, l’histoire rappelle que la réconciliation peut naître du partage de la douleur et du respect des morts, dans une mémoire partagée désormais consacrée par l’UNESCO.
Chaque année, une cérémonie du souvenir à lieu à la date du 29 août, pour perpétuer le souvenir des hommes tombés lors de la bataille de Guise et honorer leur mémoire. Dans le cadre des Grands Jours de la Mémoire mis en place par la Mission Patrimoine de la Première Guerre mondiale, pour valoriser les sites inscrits au Patrimoine mondial de l’UNESCO et remettre en lumière l’histoire de ces hommes, une borne du réseau départemental « Aisne Terre de Mémoire » a été inaugurée en ce lieu le 3 novembre 2026.