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  • VILLERS-SUR-FERE
  • 1939-1945

Publié le - Mis à jour le

9 mai 1944, monument aux résistants du B.O.A. de la France combattante

Dans la nuit du 9 au 10 mai 1944, des résistants du Bureau des Opérations Aériennes, venus réceptionner un parachutage d’armes et de matériel sur le terrain « Fanfare » de Fresnes-en-Tardenois sont encerclés. Par petits groupes, certains parviennent à s’échapper et dix d’entre eux sont arrêtés et déportés, ce monument leur rend hommage. Voici leur histoire.

Monument en hommage aux résistants du B.O.A. - Villers-sur-Fère ©CD02

Qu’est-ce que le B.O.A. ?

Le Bureau des Opérations Aériennes (B.O.A.) de la France combattante voit le jour en avril 1943. La Résistance française s’organise alors sur tout le territoire métropolitain et Jean Moulin, délégué civil et militaire du général de Gaulle, souhaite mettre en place en zone nord une structure similaire au Service des Opérations Aériennes et Maritimes (S.O.A.M.) qu’il a mis en place en zone sud. Créé par le Bureau Central de Renseignements et d’Action (B.C.R.A.), le B.O.A. est donc chargé de superviser l’acheminement et l’exfiltration des agents et du courrier, mais aussi de réceptionner les parachutages d’armes. Dès le printemps 1943, le B.O.A. peut fournir au B.C.R.A. près de 500 terrains de parachutage dans toute la France et est en mesure d’effectuer 100 à 200 opérations par mois. Au total près de deux mille terrains seront homologués par la RAF dans toute la France, permettant de recevoir des centaines de parachutages au profit de la Résistance.

Le B.O.A. dans le sud de l’Aisne

Dès sa création, le B.O.A. s’organise en région dans la zone nord, et un responsable est désigné pour chaque zone, charge à lui d’organiser et de recruter des membres pour cette action clandestine très risquée, la détention d’armes étant alors interdite par les autorités d’occupation.
 

Ces opérations de récupération de parachutages ne feront dès lors que se succéder, et les terrains « Culotte », « Guignol », « Empire », « Fanfare » ou « Fenelon » recevront ainsi plusieurs parachutages d’armes et de matériel durant tout le printemps 1944 sous la direction d’André Dodart, dit « Seigneur ».

L’opération TOM 55 sur le terrain « Fanfare »

Mais ces nombreux parachutages dans la région avaient aussi alerté les troupes d’occupation allemandes qui renforçaient chaque jour leur étau. Le 9 mai 1944, dans les messages quotidiens de la BBC, ces résistants entendent pourtant : « La bière est trop douce ». Si le message de 11h et celui de 17h mettent en alerte le groupe, ce n’est qu’à 21h, lors de la dernière diffusion, que la confirmation tombe : un parachutage par deux appareils de la R.A.F. va avoir lieu sur le terrain « Fanfare » près de Fresnes-en-Tardenois. Rapidement, les résistants du groupe de Fère-en-Tardenois se préparent et gagnent le terrain malgré les risques et la présence accrue des troupes allemandes dans la région, André Dodart ayant décidé de tenter de récupérer ce dernier parachutage afin d’armer les résistants de la région.

A la nuit tombée, sur le terrain « Fanfare » de Fresnes-en-Tardenois, ce sont bientôt 35 résistants qui affluent pour prendre leurs ordres auprès d’André Dodart. Toutefois la tension grandit quand deux coups de feu sont entendus depuis le terrain. Deux résistants, Jean Dumont et Léon Coigne, postés en surveillance aux abords du terrain, viennent de rencontrer une patrouille allemande, et des renforts vont donc bientôt arriver. L’heure est grave et une décision doit être prise : les responsables donnent l’ordre de maintenir la réception du parachutage et organisent la défense du terrain pour repousser les troupes allemandes dans le cas où celles-ci feraient irruption.

A 23h15, un premier avion est signalé et les premiers containers sont réceptionnés, mais les doutes des résistants sur l’arrivée prochaine des troupes allemandes se confirment malheureusement, et le témoignage de Paul Coeuret est là encore très intéressant pour comprendre la tension qui règne alors sur le terrain « Fanfare » et ses abords :

 

« Soudain, dans la nuit, nous entendons des bruits de moteurs, cela devient inquiétant. Tout de suite, nous pensons que ce sont les Allemands qui arrivent. Au bout de 10 minutes Lechat me dit « Il faut prévenir les autres qui sont sur le terrain », je lui réponds « Vas-y, je reste là en t’attendant ». Un quart d’heure après Deshayes et Seigneur viennent me retrouver et constatent comme nous tous ces bruits de moteurs. D’autre part la nuit est très claire et il est sûr et certain que les Allemands sont en train de débarquer des troupes. Il y a encore un avion à venir et il faut le réceptionner. Ce sont les ordres. Nous sommes relevés de la garde et une autre équipe arrive pour nous remplacer. Cette fois, nous sommes prévenus et une sourde inquiétude nous gagne, mais il faut obéir et vers 1 heure du matin le deuxième avion lâche ses containers et disparaît dans la nuit. »

 

Sous la menace constante d’un assaut des troupes allemandes, les containers sont transportés à la hâte par les résistants qui les placent dans une fosse creusée dans la forêt afin de les dissimuler en attendant leur transport. Cette tâche terminée, le plus dur reste à faire : tenter de rentrer au milieu de la nuit en passant entre les mailles du filet.

La fuite et l’arrestation

Il est presque 4h30 quand les résistants, déjà éreintés par le transport puis la dissimulation des containers, sont rassemblés par leurs chefs pour recevoir leurs consignes : fuir à travers les bois et les pâtures, éviter le plus possible les chemins et les routes où l’on peut croiser les patrouilles allemandes, et gagner par petits groupes Beuvardes, Fresnes, Fère-en-Tardenois et Villers-sur-Fère dans le plus grand silence. L’un de ces groupes comprend Georges Thunière, René Deneuville, Arsène Lechat , Pierre Jacquet, Louis Deslandes et Paul Coeuret. Après avoir traversé plusieurs pâtures, ils arrivent à Villers-sur-Fère et décident d’enfourcher leurs vélos pour reprendre la route de Fère-en-Tardenois, Georges Thunière étant convaincu que la route est désormais sûre. Cependant, après être passés devant la mairie, Pierre Jacquet et Georges Thunière, à l’avant du groupe, sont pris à partie puis arrêtés par des sentinelles allemandes : un barrage a été installé sur la route de Fère-en-Tardenois. Alertés, les autres résistants du groupe tentent de fuir sur la route de Dormans mais sont pourchassés par les soldats allemands qui finissent par tous les arrêter. Alignés sur le bord de la route les mains en l’air pendant deux heures, ils sont fouillés et brièvement interrogés. Un seul homme sera témoin de leur malheur, Maurice Chirieux, qui se rend alors de la ferme de Favières en direction de Fère-en-Tardenois, et qui avertira les familles des résistants arrêtés. Vers 7 heures du matin, ils sont conduits à pied jusque Fresnes-en-Tardenois jusqu’au terrain de parachutage découvert par les Allemands, où ils sont contraints, sous les brimades des soldats allemands, de sortir les containers de la fosse et les charger dans la camionnette abandonnée par André Dodart. Une fois celle-ci partie, ils prennent la route du Charmel où ils subissent encore de nombreuses menaces d’exécutions sommaires avant d’être embarqués à bord de la camionnette une fois celle-ci revenue.

Les interrogatoires et la détention

Emmenés à Château-Thierry, les résistants arrêtés sont isolés les uns des autres, interrogés puis conduits à la prison de la ville. Après une nuit difficile, ils sont ramenés le 10 mai 1944 dans les bureaux de la Gestapo de Château-Thierry où Georges Thunière et Pierre Jacquet sont les seuls à être torturés avant que tous les détenus soient ramenés en prison. De nouveau amenés dans les bureaux de la Gestapo deux jours plus tard, ils découvrent que d’autres membres du groupe, Albert Bayard, Robert Dubois et Paul Vincent, ont aussi été arrêtés, de même que Pierre Plaie qu’ils ne connaissent pas (un réfractaire au STO caché chez Paul Vincent). Tous sont alors conduits à Reims, puis à la prison de Saint-Quentin où, après quinze jours de détention, ils sont conduits au camp de Royallieu, à Compiègne. Dans ce camp, véritable relai du système concentrationnaire allemand en France, ils passent deux jours dans le camp annexe avant de rejoindre les trois à quatre mille détenus du camp principal où ils recouvrent la possibilité de manger de manière plus régulière, se laver, dormir (avec les puces), marcher ou encore discuter entre camarades. Pendant quelques jours, leur vie est rythmée par les rassemblements quotidiens jusqu’au 3 juin où les listes du prochain convoi tombent : 2 400 détenus partiront le lendemain pour l’Allemagne.

Là, une bien funèbre corvée les attend, ainsi que le rapporte Paul Coeuret :
 

« Nous n’avons pas mangé depuis 2 jours et on nous dit que ceux qui auront été en corvée seront nourris. Mais quelle corvée ! C’est là que nous atteignons le supplice qui va être le nôtre pendant une semaine. Il nous faut aller chercher dans les blocks des milliers de cadavres qui y sont entassés. De suite, nous apprenons que le typhus règne en maître dans ce camp, c’est la raison de toutes ces victimes que nous allons traîner avec des ficelles et emmener jusqu’à des fosses immenses qui sont à 700 ou 800 mètres de là ! C’est vraiment le comble de l’horreur et nous sommes catastrophés de voir tous ces cadavres décharnés. Je peux dire que pour moi, malgré tous les ennuis que j’ai eus avant, c’est la chose la plus affreuse que j’ai connue !!! A midi, on nous donne enfin du pain et une sorte d’eau tiède, cela nous réconforte un peu. »


Survivre, ce seul mot résume le seul et unique but à atteindre en ce printemps 1945 à Bergen-Belsen pour les derniers survivants du groupe de Fère-en-Tardenois. Le 13 avril, c’est au tour de Paul Vincent de succomber sous les yeux de Paul Coeuret , qui sera le seul à voir la libération du kommando de Hannover-Stocken par les troupes britanniques le 15 avril 1944.

Le retour de déportation et le deuil des absents

Le 2 juin à 6 heures, Paul Coeuret est conduit à l’aérodrome de Celles où il prend un avion pour Le Bourget où il arrive à 18h. Pesant à peine plus de 35 kg, il est pris en charge et transporté à l’hôtel Lutetia à Paris, il se rétablira peu à peu et pourra retrouver sa famille, mais aussi apprendre au fil des mois que peu des membres du groupe de Fère-en-Tardenois avaient survécu à la déportation :

  • Pierre PLAIE (1921-1944) avait été le premier à succomber le 12 juillet 1944 au camp de Neuengamme, à l’âge de 22 ans.
  • Pierre JACQUET (1917-1945) était quant à lui décédé le 1er mars 1945 au camp de Neuengamme à l’âge de 27 ans.
  • Robert DUBOIS (1919-1945), nous l’avons vu, décédera au camp de Neuengamme le 19 mars 1945 à l’âge de 25 ans.
  • Georges THUNIERE (1903-1945) avait quant à lui succombé aux marches de la mort le 8 avril 1945 à l’âge de 42 ans.
  • Paul VINCENT (1908-1945) était mort d’épuisement au milieu des corps touchés par le typhus à Bergen-Belsen le 13 avril 1945 à l’âge de 36 ans.
  • René DENEUVILLE (1914-1945) avait quant à lui été envoyé en kommando à Wattenstedt il travaillait aux usines Hermann Goering mais transféré sur Ravensbrück, il était décédé à l’infirmerie le 29 avril 1945, à l’âge de 31 ans.
  • Louis DESLANDES (1911-1945), avait survécu au camp de Neuengamme, mais embarqué à bord du « Cap Arcona », il succombera parmi les 7000 déportés dans le naufrage du navire bombardé en baie de Lübeck par la R.A.F. le 3 mai 1945, à l’âge de 34 ans.

Seuls rescapés du groupe, Paul Coeuret, Albert Bayard et Arsène Lechat seront quant à eux marqués à vie par leur expérience des camps.

La mémoire des résistants du B.O.A. du groupe de Fère-en-Tardenois

Soucieux de faire perdurer la mémoire de leurs camarades disparus dans les camps de concentration nazis et rappeler l’action des résistants de leur groupe, les anciens membres du B.O.A. et les rescapés lancèrent une souscription publique pour ériger un monument sur les lieux où ils furent arrêtés, à Villers-sur-Fère. Le 20 octobre 1946, ce monument est inauguré en leur honneur et en l’honneur de tous les résistants du B.O.A. qui ont participé aux opérations de récupération d’armes et de munitions pour la Libération de la France. Chaque année, le dernier dimanche d’avril, jour du souvenir de la déportation, une grande cérémonie de recueillement permet, en présence des autorités civiles et politiques, des associations d’anciens combattants et des descendants de résistants, d’honorer leur mémoire.

Une borne pour la mémoire


Borne Aisne Terre de mémoire à Villers-sur-Fère ©CD02

Le 28 avril 2024, à l’occasion de cette cérémonie annuelle, une borne du réseau Aisne Terre de Mémoire mis en place par le Département de l’Aisne a été inaugurée afin de valoriser ce monument, son histoire et celle des hommes qu’il honore.

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